La prise de décision : un processus psychologique complexe
Ne croyez pas tout ce qu'on dit
Published
3 juil. 2026
Topic
Author
Kafui Homevo

Il n'y a peut-être pas plus grand mensonge à l'esprit humain que cette phrase :
"La rapidité dans la prise de décision est ce qui sépare ceux qui réussissent de ceux qui n'ont pas de succès."
Cette façon de penser est très populaire dans le milieu entrepreneurial (mais n'y est évidemment pas exclusive), et l'une de ces phrases-slogans les plus répétées dans le milieu est le fameux "Money loves speed". Prendre des décisions et agir rapidement, telle est devenue la devise dans toutes les situations auxquelles nous faisons face quotidiennement.
Et justement là je voudrais faire une clarification : la distinction entre décision et action. L'une précède l'autre. L'une définit et est dans un cadre plus étendu que l'autre. Essentiellement, tout tient là.
Une décision avisée est l'aboutissement d'un processus intérieur assez laborieux et de longue haleine auquel on ne prête pas du tout attention dans la plupart des cas. Quatre étapes interviennent dans ce processus dont on ne perçoit souvent que le produit final.
la réflexion profonde
l'honnêteté propre
le choix
l'exécution du plan d'action

Les deux premières étapes sont dans la plupart des cas bâclées ou tout simplement omises. Il ne s'agit heureusement pas un processus à garder en mémoire ou à bûcher, puisqu'il est directement inscrit dans notre esprit : il faut juste en être conscient et l'exploiter selon notre bon vouloir.
Et c'est ce que nous allons explorer dans la suite.
La réflexion profonde
Tout le monde sait qu'il faut réfléchir avant d'agir. Tout le monde sait qu'il faut tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Dit comme ça, cela peut sembler évident.
En théorie, oui. Mais en pratique, pas tellement.
Tout le monde pense bien à un certain niveau, plutôt superficiel, mais si tout le monde réfléchissait à voir un peu plus loin que le bout de son nez, ce monde serait merveilleux.
Réfléchir profondément consiste à aller en extension dans la pensée; à faire ressortir tous ces détails qui échappent à une première analyse faite par le premier venu. De long en large, explorer toutes les possibilités et options. Analyser clairement, tout passer au peigne fin. Ne rien laisser passer, chaque détail doit passer à la loupe. Comme dans le passage de cette vieille poésie, Le Laboureur et ses Enfants, (Jean de La Fontaine) que nous avons appris au cours d'initiation au cours primaire :
"Ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse"

Chaque détail compte.
En pratique, nous utilisons ce qu'en maths on appelle une "restriction d'une fonction à un domaine de définition". C'est-à-dire que, au lieu d'utiliser le concept dans son ensemble, on est plus enclin à réduire son champ d'application et à n'utiliser que ce qui nous arrange dans une certaine mesure.
Concrètement, l'on a tendance, même en faisant cet exercice, à limiter l'étendue de ces pensées. Il est vrai que se confiner dans un cadre précis pour réfléchir a plutôt de bons effets (gain en temps, efficacité, objectivité), mais cela implique à mon avis une perte évidente dans le champ de vision, et une perte non négligeable.
C'est un peu comme les statistiques : on fait une hypothèse sur des données, on fait une inférence et on précise un intervalle de confiance. Bien que le taux d'erreur soit faible dans l'estimation des paramètres, il n'est pas nul, et l'existence de cette éventualité suffit parfois à fausser l'étude.
En réalité, il est invraisemblable d'avoir l'ensemble des possibilités de façon globale, mais cela revient à un argument circulaire que nous allons par conséquent occulter pour l'instant.
C'est donc cette restriction dans le processus même de réflexion profonde de façon pratique qu'il est important de briser. Réfléchir profondément, c'est pour moi ne poser aucune limite de réflexion à l'esprit, quelle qu'elle soit. S'il faut filtrer à un moment donné, ce sera fait plus loin dans le processus. A cette étape, on est en mode no restriction.
Par exemple, selon le bon sens, il est logique de rester dans le domaine des méthodes mathématiques pour résoudre un problème de mathématique. Evidemment. Mais parfois, la solution la plus adaptée et la plus créative peut se trouver dans l'art ! Léonardo de Vinci, peintre, est l'un des plus grands esprits scientifiques que l'humanité ait connus à ce jour. Je dirais même que c'est l'inter-connection entre les diverses disciplines, l'hétérogénéité des expériences qui construit la compétence de résolution de problèmes.
On serait en outre tenté de faire cet exercice de façon pro-active; j'entends par là, faire un effort conscient de penser à telle technique ou méthode utilisée dans telle situation pour résoudre un problème dans telle autre.
Mais non : ce processus se fait de façon automatique et spontanée, et est comme un muscle qui se construit petit-à-petit jusqu'à pouvoir fournir un effort considérable. Cela ne se fait pas sur commande.
Et pour cela, il est donc important de tester plusieurs choses. De faire plusieurs expériences. Et plus important encore : de laisser vagabonder son esprit.
Vous est-il déjà arrivé dans un moment d'absence passager, des réflexions qui vous semblent sans queue ni tête ? Dans ces cas, on est souvent tentés de se forcer à revenir à la base. Par habitude, je suppose. Surtout pour les étudiants en pleine composition, ça peut être extrêmement agaçant.
Une chanson qui vous trotte par la tête, une scène qui vous revient en esprit trop fréquemment, vous connaissez ?
Mais je pense qu'il s'agit peut-être là d'une grave erreur, car ce serait limiter le potentiel de l'esprit à se saisir de rares moments d'inspiration.
Je me rappelle qu'un soir, je revenais tout fatigué des cours, et me suis endormi. Dans la journée, un exercice mathématique m'avait particulièrement agacé et je n'avais pas pu trouver de solution (oui, il n'y avait pas encore ChatGPT à l'époque !). Je me suis endormi d'un coup après dîner, et cette nuit-là, j'ai rêvé.
Si vous me demandiez à l'époque de vous expliquer ce qui se passait dans ce rêve, vous n'en comprendriez rien, puisque moi-même je n'y comprenais pas grand chose à ce cauchemar aux allures de film fantastique écrit par un écrivain dérangé.
Mais, il s'est fait que la solution de mon exercice de mathématique s'y trouvait, et vous auriez dû me voir au milieu de la nuit en train de griffonner ce dont je pouvais encore me rappeler avec précision dans mon cahier d'exercices.
Cet exemple illustre (partiellement bien-sûr) la puissance de notre esprit lorsque nous le laissons débridé. De même, plusieurs fois me suis-je retrouvé à sortir des phrases (dans ma tête évidemment) que je ne comprenais pas, à penser à des choses que je ne pouvais pas prévoir ou expliquer.
Si quelqu'un devait voir dans mon esprit directement, il penserait probablement que je suis fou. Mais, je ne pourrais dire le nombre de fois où cela s'est révélé utile.
Réfléchir profondément est bien, mais laisser l'esprit vagabonder est encore plus intéressant. Et plus on réfléchit de long en large, plus on se découvre soi-même, et c'est là qu'il est important de comprendre la prochaine étape : l'honnêteté propre.
L'honnêteté propre
Cet exercice de réflexion libre et profonde nous fait invariablement tomber dans les coins et recoins de notre esprit. Il nous fait découvrir qui nous sommes. Vraiment.
Ce faisant, nous découvrons nos désirs. Nos conceptions et préjugés. Nos envies refoulées. Nos démons cachés dans l'ombre des sourires que nous affichons à longueur de journée. Nos doutes et peurs refoulées face aux pressions quotidiennes.
Le problème est que dans cette exploration, cette découverte de ces facettes de nous que nous ne connaissions pas nous rebute. Voici pourquoi : elle ne correspond pas à la vision idéale que nous avions de nous. Elle trahit tout ce que nous voulons cacher au monde entier.
Et, dans l'ombre, cet alter ego grandit, alimenté par l'obscurité qui l'environne, alors qu'il aurait peut-être été réduit à une épave face à la lumière de nos questionnements. Eliminé entièrement, non. Nous sommes humains. Nous sommes dans une course perpétuelle vers la perfection sans jamais pouvoir l'atteindre, ici-bas tout du moins.
La plupart du temps, dès que ces mauvaises graines en nous sont aperçues, un travail inconscient démarre aussitôt : on cherche aussitôt à se voiler la face. On se ment à soi-même. Le danger est, qu'à un moment on s'en rend compte, mais on choisit de se mentir en face. Parce que c'est plus facile d'accepter cette vision idéale que nous avons.
"Non. Je ne suis pas le genre de personne qui pense ainsi."
Vous serez surpris de voir comment il est facile de se voiler consciemment la face.
Je devais voyager pour certaines formalités administratives il y a quelque temps de cela. J'avais rangé mes papiers dans une enveloppe, et en route je me rends compte que dans ma dernière vérification, je n'avais pas aperçu ma carte d'identité. Par conséquent, la conclusion logique était pour moi que je l'avais oubliée.
Je me suis surpris à me rassurer moi-même : "Tu es plus organisé que ça", et à croire fermement et sans aucune preuve qu'elle était bien dans mes affaires. Cette inquiétude ? Du zéro.
Pourquoi étais-je donc prêt à croire sans aucune preuve concrète que tout allait bien ? Parmi toutes les raisons, j'ai trouvé celle-là qui était la plus honnête envers moi-même : parce que cela élevait l'image que j'avais de moi-même.
Plus tard, j'avais effectivement retrouvé la carte dans mon sac, mais ce moment m'a longuement fait réfléchir. Jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour nous rassurer contre toute évidence ?
Il est extrêmement important d'être honnête avec soi-même : c'est qui nous permet de travailler sur nos vices et fait de nous de meilleurs humains pour les autres, et pour nous.
Plusieurs fois j'ai découvert l'envie, la jalousie, la colère cachées et enfouies dans les plis de mon esprit, après maintes rétrospections.
Ce travail est laborieux, vous humilie, mais remet les pendules à zéro et vous rend plus attentif. Il vous rend plus humain et meilleur.
C'est cela la règle d'or : ne pas se mentir à soi-même, sous aucun prétexte, quel qu'il soit, peu importent les circonstances.
Sans cela, il est impossible de se connaître soi-même.
Le choix
Les deux étapes précédentes posent les bases de la décision pleinement conscientes. Une décision est un choix, et elle doit être prise en connaissance de cause. Car le même choix peut être aussi bien néfaste que positif pour deux personnes différentes dans deux conditions différentes. Le minimiser est par conséquent une erreur.
Le choix ne peut se faire que dans un ensemble fini de possibilités : la découverte de ces dernières est possible grâce à l'étape de la réflexion profonde. L'honnêteté propre sert de restriction : se connaissant soi-même, forces et faiblesses, plusieurs possibilités s'auto-disqualifient.
Pour faire un choix parmi ceux à notre disposition, il est courant de faire des analyses comparatives, afin de déterminer le "meilleur" choix. Et dans cette recherche du meilleur, dans la comparaison de plusieurs alternative se trouve un piège :
Le biais de confirmation.
Bien des fois, nous avons déjà fait inconsciemment un choix. Et donc l'analyse comparative n'a plus qu'un objectif : confirmer un choix déjà accepté au niveau subconscient. Inutile de préciser les dangers que cela implique.
Le problème reste dans la détection de ce biais. La raison en est que cela a toutes les caractéristiques d'un lavage de cerveau auto-appliqué. Il est difficile à détecter soi-même, mais il est relativement aisé à remarquer chez autrui.
L'honnêteté envers soi-même est ce qui permettra à un individu de le déceler chez lui-même. Mieux on se connaît, mieux on est préparé contre ce biais.
Pour le déceler il suffit d'envisager la possibilité pour la personne concernée de changer de directions, même lorsque toutes les évidences semblent converger de façon logique vers un choix autre que le sien.
Sans même le vouloir consciemment, rejeter le choix apparemment prix en toute connaissance de cause devient un calvaire : l'on a l'impression que l'on perd une chose de valeur, et il ne reste qu'une impression de vide qui est parfois remplie par soit de la colère, ou de l'anxiété.
Forcer ce changement est souvent une bonne méthode afin de se découvrir ces penchants que l'on ne se connaissait pas.
Lorsque toutes les étapes précédentes (réflexion profonde et honnêteté propre) sont bien exécutées, et que le choix n'est pas biaisé, naturellement la décision qui en résulte fait naître une série d'actions importantes pour sa mise en pratique : c'est le plan d'actions.
Le plan d'action
L'erreur que la plupart des gens commettent est donc de confondre la décision avec l'action. La solution n'est pas la rapidité dans la prise de décision, mais plutôt dans l'exécution du plan d'actions, conséquence de la décision.
La décision, quelle que soit la situation, doit être bien pesée, peu importe ce que les "experts" du domaine en pensent, et cette pesée peut prendre un temps variable en fonction de la situation.
J'en ai connu qui ont voulu accélérer des processus dans leurs activités sur les mauvais côtés. Les conséquences étaient bien moches pour tous, et dans la plupart des cas, ils n'arrivent pas à se remettre en question, ni même à s'en rendre compte.
Une fois la prise de décision définie, ce sur quoi il faut se concentrer est l'exécution du plan d'action : c'est elle qui doit être la plus rapide possible.
Un plan d'action a pour seul objectif de mener à la concrétisation de la décision. Si celle-ci est faussée, le plan d'action aussi mène à un résultat indésirable, selon le principe du "garbage-in, garbage-out".
Il faut donc avoir un plan d'action consistant, en accord avec une décision bien pesée selon les circonstances. Toutes ces briques se mettent en placent naturellement dans l'esprit humain pour aboutir à une performance exceptionnelle. C'est comme faire du vélo : à la longue, cela devient un réflexe.
Mais ce n'est pas pour autant que cela devient plus rapide. Plus automatique, oui.
Conclusion
Prendre une décision ne se fait jamais à la légère. Nombreux sont ces "experts" qui, par manque de discernement, mènent leurs équipes à un surmenage monstre. Dans la vie quotidienne aussi, prendre des décisions ne se fait pas à la légère, surtout quand elle impacte la vie d'autres personnes d'une manière ou d'une autre.
La compréhension du processus décrit ici permet d'être plus attentif à son propre processus de pensée. Laisser libre cours à son imagination est à mon avis la meilleure chose qui puisse éveiller la créativité de l'esprit humain. Etre honnête envers soi-même est non-négociable, peu importent les circonstances.
Un choix bien avisé se base sur une bonne réflexion et une connaissance de soi poussée, et donc, la décision prise est comme la digue creusée pour irriguer les plantes : l'eau n'a donc plus qu'à suivre les sillons pour arriver là où elle doit être, au bon endroit au bon moment.
Il est toutefois important de préciser que, l'exécution du plan d'action ne doit pas empêcher la flexibilité ni de la décision elle-même, ni du plan. En pratique, il est courant d'ajuster l'un ou l'autre en fonction des résultats obtenus lors de l'exécution. Savoir s'adapter est aussi une compétence, et parmi les plus indispensables pour toute personne qui adore l'autonomie.
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